Un chauffeur qui somnole trois secondes de trop sur une nationale, un commercial qui répond au téléphone entre deux rendez vous, une aide soignante qui enchaîne les trajets domicile patients sous la pluie. Ces scènes se répètent chaque jour dans des milliers d’entreprises françaises et elles finissent, trop souvent, dans les statistiques des accidents mortels du travail. Nous parlons ici du risque routier professionnel, celui qui tue le plus sur le lieu de travail au sens large, et pourtant celui que beaucoup de documents uniques traitent en une ligne vague, coincée entre le risque électrique et le risque chimique.
Nous avons voulu reprendre ce sujet à la racine, sans le réduire à un rappel d’articles de loi. Vous êtes dirigeant, responsable RH ou chargé de prévention, et vous cherchez une méthode concrète pour faire entrer ce risque dans votre DUERP d’une manière qui tienne vraiment la route, au sens propre comme au figuré. C’est exactement ce que nous vous proposons dans les lignes qui suivent.
Pourquoi le risque routier est un angle mort du document unique
Voici un paradoxe qui devrait interpeller toute personne chargée de la prévention en entreprise. Le risque routier est, statistiquement, la première cause de mortalité liée au travail en France, devant les chutes de hauteur et les troubles musculo squelettiques réunis. Selon les données de l’INRS, plus de 30 % des accidents mortels du travail sont liés à la circulation routière. Malgré cela, ce risque reste sous représenté dans une grande partie des DUERP que nous avons pu consulter.
La raison tient à la nature même du risque. Contrairement à une machine dangereuse ou à un produit chimique, la route ne se rattache pas facilement à un poste de travail fixe. Elle échappe au regard direct de l’employeur, elle se joue hors des murs de l’entreprise, sur des trajets que personne ne supervise en temps réel. Notre conviction, après avoir observé de nombreux documents uniques, c’est que le problème n’est presque jamais l’ignorance de l’obligation légale. Il est dans la sous estimation du périmètre réel d’exposition des salariés.
Ce que dit la loi sur l’obligation d’évaluer le risque routier
Le cadre juridique n’a rien d’exotique, il découle du principe général posé par l’article L.4121-1 du Code du travail, qui impose à tout employeur de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Le risque routier n’y échappe pas. L’article R.4121-1 impose ensuite de transcrire le résultat de cette évaluation dans le document unique, dès l’embauche du premier salarié.
Un point mérite d’être clarifié car il génère beaucoup de confusion sur le terrain. Le Code de la Sécurité sociale distingue l’accident de trajet, survenu entre le domicile et le lieu de travail, de l’accident du travail proprement dit, qui inclut les déplacements effectués en mission. Cette distinction a des conséquences juridiques réelles, notamment en cas de manquement caractérisé de l’employeur. Quand un salarié se blesse ou décède sur la route sans qu’aucune évaluation sérieuse n’ait été menée, la notion de faute inexcusable peut être retenue par les tribunaux, avec des conséquences financières lourdes pour l’entreprise. Nous ne sommes donc pas dans une case administrative à remplir par prudence, mais dans un enjeu de responsabilité directe.
Qui est concerné : trajets professionnels, missions et domicile-travail
Une idée reçue circule encore dans beaucoup d’entreprises, celle qui voudrait que seuls les chauffeurs et les livreurs soient exposés au risque routier. C’est faux, et c’est même l’une des raisons pour lesquelles tant de DUERP passent à côté du sujet. Dès qu’un salarié se déplace, que ce soit pour se rendre au travail ou dans le cadre d’une mission, il est concerné.
Nous devons distinguer deux réalités bien différentes. D’un côté, le trajet domicile travail, quotidien et souvent perçu comme anodin. De l’autre, les déplacements en mission, ponctuels mais parfois plus longs et plus exigeants en termes de fatigue et de pression temporelle. Le mode de transport compte aussi, la voiture n’est plus seule en jeu, le deux roues motorisé, le vélo et la trottinette électrique se sont installés dans les habitudes de déplacement professionnel.
Pour rendre les choses concrètes, voici quelques profils qui illustrent l’étendue réelle du risque au sein d’une entreprise ordinaire.
- Le comptable qui prend sa voiture chaque matin pour rejoindre le bureau, sur un trajet répété des centaines de fois par an
- Le cadre qui se déplace en trottinette électrique pour se rendre à une réunion en centre ville
- L’assistante administrative qui effectue un trajet à vélo pour aller déjeuner ou récupérer un dossier
- Le technicien itinérant qui utilise un véhicule utilitaire pour intervenir chez plusieurs clients dans la même journée
- Le commercial qui enchaîne les rendez vous sur de longues distances, parfois en horaires décalés
Comment évaluer concrètement le risque routier avant de le transcrire
Avant d’écrire quoi que ce soit dans le DUERP, il faut regarder la réalité en face. Nous recommandons de suivre la logique défendue par l’INRS et les CARSAT régionales, qui consiste à réaliser un état des lieux précis des déplacements réels. Cela suppose de recenser la durée des trajets, les amplitudes horaires, le type de véhicule utilisé, les conditions de circulation habituelles et l’exposition aux aléas météorologiques.
L’analyse de la sinistralité passée constitue un autre pilier de cette évaluation. Les accidents déclarés, mais aussi les presque accidents jamais remontés officiellement, racontent souvent une histoire différente de celle qu’imagine la direction. Un audit du parc automobile et des pratiques de conduite, l’usage du téléphone au volant, les signes de fatigue, la pression sur les délais, complète ce tableau. Sur ce point, nous insistons sur un aspect trop souvent négligé, celui de l’implication directe des salariés exposés dans la démarche d’évaluation. Un document rédigé depuis un bureau, sans échange avec ceux qui prennent la route au quotidien, produit rarement une photographie fidèle du risque.
La cotation du risque routier : méthode et grille de lecture
Une fois l’état des lieux réalisé, encore faut il hiérarchiser les risques identifiés. C’est le rôle de la cotation, qui combine généralement deux critères, la gravité potentielle d’un événement et la fréquence ou probabilité d’exposition du salarié concerné. Prenons un exemple parlant, celui d’un livreur en zone urbaine qui roule quotidiennement à faible vitesse. Sa gravité potentielle peut être qualifiée de grave, tandis que sa fréquence d’exposition est quasi quotidienne. Le croisement de ces deux facteurs place ce risque en haut de la liste des priorités d’action.
Pour rendre cette logique lisible et reproductible, un tableau simple s’avère souvent plus efficace qu’une longue description textuelle.
| Facteur de risque | Gravité | Fréquence d’exposition | Niveau de priorité |
|---|---|---|---|
| Fatigue et somnolence sur longs trajets | Élevée | Occasionnelle | Élevé |
| Usage du téléphone au volant | Élevée | Fréquente | Critique |
| Conditions météorologiques dégradées | Moyenne | Occasionnelle | Modéré |
| Trajets domicile travail en zone urbaine dense | Moyenne | Quotidienne | Élevé |
Cette hiérarchisation permet ensuite de concentrer les efforts et les budgets là où ils font vraiment la différence, plutôt que de disperser les actions de prévention sur une liste plate de risques sans ordre de priorité.
Transcrire le risque routier dans le DUERP : la méthode pas à pas
Passons maintenant à l’écriture du document proprement dit. La première étape consiste à identifier les unités de travail concernées par une exposition au risque routier, qui ne se limitent pas aux fonctions commerciales ou logistiques. Vient ensuite le recensement des facteurs de risque propres à chaque unité, fatigue, distraction, vitesse excessive, conditions météo, chargement ou arrimage défectueux d’un véhicule utilitaire.
Le DUERP doit aussi consigner les mesures de prévention déjà en place, avant de définir les mesures correctives à mettre en œuvre, classées selon la priorité établie lors de la cotation. Une fois cette base posée, le document doit être daté et validé formellement. Rappelons qu’il ne s’agit pas d’un exercice ponctuel, l’article R.4121-2 du Code du travail impose une mise à jour au moins annuelle pour les entreprises de onze salariés et plus, ainsi qu’une actualisation immédiate après tout accident significatif ou changement d’organisation touchant les conditions de travail. Pour les structures de moins de onze salariés, la périodicité annuelle stricte a été assouplie depuis 2022, mais l’obligation de suivre l’évolution réelle des risques demeure entière.
Les mesures de prévention à intégrer : organisation, formation, matériel
Un DUERP qui liste des risques sans plan d’action associé ne sert pas à grand chose. Sur le volet organisationnel, une politique de mobilité claire, une planification des tournées évitant les heures de pointe et les trajets nocturnes sur longue distance, un entretien rigoureux du parc de véhicules et des protocoles précis de chargement constituent le socle minimal. L’interdiction formelle du téléphone au volant, formalisée dans une charte de conduite, doit également y figurer noir sur blanc.
Reste le levier que nous jugeons le plus déterminant, celui de la formation. Un document écrit, aussi complet soit il, ne change rien au comportement d’un salarié fatigué ou pressé s’il n’a jamais été formé à anticiper les situations à risque. La formation à l’éco conduite, à l’anticipation des dangers routiers et à la gestion de la fatigue au volant complète l’évaluation écrite et lui donne une portée réelle sur le terrain. Des organismes spécialisés dans la sécurité routière en entreprise, comme MCSA Formation en Haute Savoie, proposent justement ce type d’accompagnement pour transformer un DUERP théorique en démarche de prévention vivante.
Les erreurs qui rendent un DUERP routier inefficace face à un contrôle ou un contentieux
Nous terminons sur un point qui nous semble décisif, et sur lequel nous avons un avis tranché. Il existe un DUERP alibi, rédigé pour cocher une case administrative, sans évaluation réelle des trajets effectués par les salariés ni suivi concret du plan d’action promis. Ce type de document rassure sur le papier mais ne protège personne dans les faits.
La différence entre un document formel et un véritable outil de pilotage se joue précisément au moment où elle compte le plus, après un accident, devant un juge. C’est cette différence là que les tribunaux examinent quand ils cherchent à établir si l’employeur a réellement rempli son obligation de sécurité. Un DUERP qui vit, qui se met à jour, qui s’appuie sur des faits vérifiés et sur la parole des salariés exposés, voilà ce qui distingue une entreprise sérieusement engagée dans la prévention de celle qui se contente d’apparences. Un document rangé dans un tiroir ne sauve jamais personne sur la route.







